Pierrick Sorin, <i>Nantes, Projets d'artistes</i> Pierrick Sorin, Nantes, Projets d'artistes © Pierrick Sorin
Entretiens arts visuels

Pierrick Sorin

Pierrick Sorin

Vidéaste / plasticien / metteur en scène mais avant tout bricoleur et facétieux, Pierrick Sorin n’a que faire des catégories artistiques « du moment que le moteur est la création d’images animées ». Depuis la Sardaigne où il travaille à la mise en scène de la Pietra del Paragone, un opéra de Gioachino Rossini, l’artiste nous révèle ses ruses pour tromper l’absurdité de l’existence et survivre au pessimisme. 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 25 nov. 2016

 

 

En initiant « l’autofilmage » dans les années 1980, vous êtes en quelque sorte le premier Youtuber…

« Oui, il y a un peu de ça… je serai en quelque sorte le premier connu qui a mis une caméra devant lui à chaque réveil le matin. Ce qui ne se faisait pas à l’époque pour des raisons techniques… Il fallait être un peu tordu. Il m’avait semblé intéressant de se filmer dans son intimité puisque au cinéma elle était tellement mise en scène qu’elle perdait de sa véracité. Là, je n’avais qu’à parler ou faire des trucs devant la caméra et cette simplicité peut être une force.

 

Quels liens faites-vous entre l’échec, la poésie et l’absurde ?

« Tout ceci est lié. La situation d’échec est souvent plus révélatrice de la situation du monde. L’échec révèle les limites et les limites décrivent mieux la réalité. Je vois tout le temps les trucs qui dysfonctionnent plutôt que ceux qui fonctionnent… mais c’est peut être parce que j’ai une manière un peu trop négative de voir le monde.

 

Mettre en scène l’échec de manière absurde est-il un moyen de dépasser ce pessimisme ?

« Quand j’étais gamin, j’ai lu Le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus et j’en ai retenu que la vie était forcément absurde. Le non-sens donne la liberté d’aller dans des tas de directions différentes puisque de toute façon, une direction n’a pas plus de sens qu’une autre. À partir du moment où je prenais conscience de l’absurdité de mon existence et du monde, soit je me suicidais, soit je m’en amusais. A priori c’était plus intelligent de s’en amuser.

 

Sommes nous condamnés à ne rien prendre au sérieux ou au premier degré ?

« Il n’y a pas forcément d’injonction directe au second degré mais je pense qu’il s’agit d’une solution de repli. Il y a eu beaucoup de déperdition des valeurs religieuses et politiques depuis le début du XXe siècle peut-être… et puis les gens sont plus éduqués donc ils ont plus de recul, plus de distance, ils rigolent davantage de la vie. Ça me paraît logique qu’il y ait des gens qui s’amusent sur Youtube parce qu’il y a le chômage, les guerres, ceci, cela… Ils ne vont pas prendre leur caméra pour défendre le marxisme puisque ça ne marche plus, ils ne vont pas non plus défendre l’économie de marché libérale parce que ça ne marche pas non plus. Donc il ne reste plus qu’à s’amuser voire à prendre des drogues ou de l’alcool…

 

Vous utilisez les technologies (vidéo, hologrammes, etc…), propices à l’illusion, tout en gardant un rapport flagrant au bricolage, vous créez l’illusion en même temps que vous la désamorcez, comment surmontez-vous ce paradoxe ?

« À la fois j’aime beaucoup le jeu d’illusion et même temps ça m’ennuie parce que ce n’est pas réel et le réel m’intéresse davantage. Du coup je mixe les deux : je fais de l’illusion tout en montrant comment elle est faite et là je me sens assez à l’aise. Plus on voit les coulisses, plus l’intelligence est sollicitée. Mon idée c’est de ne pas prendre les gens pour des idiots. Pour moi, il faut être dans une sorte de vérité par rapport à la réalité, c’est un positionnement moral dans une approche politique, pas scientifique.

 

Dans votre œuvre Dommage à Buren, vous tournez en dérision le style de l’artiste, représentant du modernisme en France. L’art est-il une valeur ?

« Quand je tourne l’art contemporain en dérision, je fais sentir en même temps qu’il y a une valeur intellectuelle ou politique dans les choses dont je me moque. C’est une position ambiguë. Je le fais non pas par conviction mais parce que c’est plus amusant de se moquer, c’est un jeu. Et si tout le monde prend ça comme tel, ce n’est pas du tout destructeur. Pour le coup, l’humour, je l’utilise sans que ce soit porteur d’un véritable positionnement moral. Je considère l’art contemporain comme un espace de liberté donc forcément il y a beaucoup de déchets, mais c’est le prix à payer.

 

Dans votre installation Cheminée aux livres, vous jetez des ouvrages d’histoire de l’art contemporaine dans un feu virtuel…

« Là c’est un peu plus bidon. Faire « brûler » des livres d’art contemporain est un stratagème pour donner de l’intérêt à un truc dont la vraie motivation au départ c’est de la pure illusion. Il y a un côté imposteur parce que je fais parfois semblant d’avoir un discours un peu intellectuel alors que c’est plus un ingrédient pour relever la sauce quand au départ la motivation est très enfantine et très bête.

 

L’artiste est-il un imposteur alors ?

« Souvent oui. Les imposteurs réussissent parfois mieux que les autres, parce qu’au moins, ils apportent un truc différent. Puis si on y réfléchit bien, peut-être que journaliste, président, médecin, on est tous des imposteurs. L’article que vous allez écrire, ce sera peut-être une imposture totale. J’ai l’impression que la vie est faite de beaucoup d’impostures… Il y en a qui sont agréables et font un peu penser et d’autres qui n’apportent rien aux autres.

 

On en vient parfois à penser que l’opposition réalité / fiction est devenue caduque et pourtant cette binarité est constitutive de notre manière de réfléchir le monde. Ces concepts vous paraissent-ils pertinents ?

« C’est vachement compliqué… Depuis les deux dernières années, on est obsédés avec les histoires d’attentats. Celles-ci reposent sur de la fiction et en même temps elles ont une incidence très forte sur le réel. Ce mélange entre réalité et fiction est encore plus évident dans ce cas-là que dans l’art.

 

Vous interprétez à vous seul toute une galerie de personnages, incarnent-ils des doubles de vous-même ?

« Au départ, c’est plus pragmatique : je voulais raconter des histoires qui mettaient en scène deux personnages et c’était plus facile pour des questions d’organisation et de production de faire tout moi même… En plus je suis fils unique donc j’ai plus l’habitude de jouer tout seul. Par déterminisme psychologique et par pragmatisme, je me suis filmé en deux fois. Et puis je me suis rendu compte que ça donnait une unité, un style, créait un effet d’humour… du coup j’ai perduré là-dedans. C’était devenu ma marque de fabrique. Le fait que ce soit moi ne m’importe pas tellement. Pour moi, c’est comme des personnages en pâte à modeler, qui sont en moi à l’état plus ou moins embryonnaires.

 

Vous réalisez actuellement beaucoup de commandes. Poursuivez vous en parallèle d’autre projets plus personnels ?

« Mon seul projet important est de réaliser un long métrage. Mais j’ai l’impression que je ne le ferai jamais… ça fait 20 ans que je me dis que je vais le faire. J’étais sur le point de m’y mettre à une époque mais j’ai fait cette pièce de théâtre où je montre un artiste dans son atelier [22h13 (ce titre est susceptible d'être modifié d'une minute à l'autre) – Nda] et ça m’a coupé l’herbe sous le pied. À la base, il était question de réaliser un long métrage mais vu que la pièce a finalement très bien fonctionné, on a abandonné l’idée du film. Elle associe à la fois un univers cinématographique et un jeu réel sur scène. On ne pourrait pas retrouver ça dans une expérience cinématographique pure. Au cinéma cet artiste aurait beaucoup voyagé avec des expositions à Tokyo et à New York. Ça aurait été un travail de déconstruction de l’artiste… En réalité je ne sais pas trop ce que je veux faire… Tant qu’il y a des commandes je me laisse porter par ça. Je dis toujours que j’aimerai prendre du temps pour faire quelque chose de beaucoup plus personnel mais je fais tout pour éviter ce vide. Quand j’ai du temps libre, je le passe à archiver mon travail antérieur : c’est un bordel total et c’est extrêmement chronophage.

 

Vous identifiez-vous à l’artiste que vous mettez en scène dans son atelier ?

« Lui, il est très créatif. Dans une seule journée, il a 50 idées de créations différentes. Il les teste et il les rejette parce qu’il se dit que finalement elles ne sont pas intéressantes et puis il fait autre chose. Il est tout le temps dans la recherche même si elle n’aboutit jamais à rien. Ce sont tous ces essais les uns derrière les autres qui créent une œuvre. Alors que moi dans la réalité je n’ai pas 50 idées par jour, mais plutôt une par mois. La pièce est vraiment un condensé de vie.

 

Si ses idées de création étaient d’emblée des réussites, en seraient-elles moins intéressantes ?

« Pas forcément… Le problème c’est que l’incertitude est l’un des ferments de mon travail donc quand on me pose des questions j’ai du mal à répondre clairement. Très jeune, l’idée des limites artistiques m’intéressait. Dans mes premiers films sur les réveils, filmer quelqu’un qui avait du mal à se réveiller était aussi une manière de poser les limites du cinéma. Est-ce que l’idée c’est de mettre en scène avec des éclairages, des acteurs, etc. ou est-ce que c’est juste de mettre une caméra devant son lit ? C’était aussi une volonté de révolte adolescente que de vouloir casser l’image du cinéma normal.

 

Peut-on encore chercher « les limites de l’art » après Duchamp ?

« C’est ce que je pense aussi, d’autres l’ont fait avec des expériences de lettrisme qui déconstruisent la littérature. Ces trucs-là m’ont fait souffrir très jeune parce que j’aurais bien aimé inventer la notion de readymade. J’écrivais des textes très bizarres qui pouvaient se lire dans des sens différents et quand j’ai vu que ça avait déjà été fait, ça m’a découragé… J’avais l’impression qu’il n’y avait plus rien à faire, que l’histoire était finie, qu’on avait atteint les limites justement. Heureusement, il y a des tas de manières qui n’ont pas été explorées pour interroger les mêmes choses. »

  

Propos recueillis par Orianne Hidalgo-Laurier