Corentin Canesson Corentin Canesson © D. R.
Portraits arts visuels

Corentin Canesson

Corentin Canesson est exclusivement peintre. Il produit une œuvre à la limite de l'acceptable avec une succession de gestes rapides qui dit la beauté et aussi la sauvagerie du temps.

Par Alain Berland publié le 17 janv. 2018

 

 

 

« Ma peinture provient, très souvent, d'une série de décisions liée aux formats. Par exemple les oiseaux sont toujours peints sur des carrés d'un mètre de côté, mes toiles abstraites mesurent 195 x 130 cm, et les peintures érotiques sont de tout petit formats. En fait c'est très protocolaire » commente Corentin Canesson, tout en souriant. Oups, protocolaire. Voilà un adjectif inattendu tant la raideur et l'ordonnancement associés à la notion paraissent éloignés des préoccupations de l'artiste et du lieu où il vous reçoit ; un atelier partagé qui ressemble davantage à un débarras encombré où l'on aurait sommairement déposé peintures et objets avant de refermer rapidement la porte. Et l'artiste, ajoute, en montrant une toile de la série des oiseaux qu'il estime assez faible visuellement mais nécessaire : « Je revendique le droit de faire des œuvres puériles. J'aime éclater de rire devant une de mes toiles car j'aime qu'une œuvre soit aberrante. La peinture permet cela et ce n'est pas évident de trouver aujourd'hui des endroits où les gens acceptent l'aberration. C'est important d'avoir encore la liberté de faire ça. Je suis à plusieurs endroits, ma peinture peut-être épaisse ou fluide, abstraite ou figurative. Je veux beaucoup chercher et je ne tiens pas à me mettre dans une case. » Corentin Canesson fait partie d'une nouvelle génération qui ne revendique rien et n'affirme rien à haute voix. Elle met simplement en place patiemment, méthodiquement et obstinément, une liberté de faire, de penser, de saisir ce qu'elle juge nécessaire, au moment où cela lui paraît nécessaire. Une génération qui a totalement incorporée l'impératif du « do it yourself ». Ainsi, à Rennes pendant ses études aux Beaux-Arts, l'artiste crée avec des camarades de promotion une galerie associative. Lorsqu'il a besoin d'un atelier à Paris, il s'installe dans un squat, le DOC, et y prend des responsabilités en intégrant l'équipe du programme des expositions. Souhaitant communiquer sur un événement dans un centre d'art, il peint toutes les affiches et les colle sur les murs. Quand il enregistre un vinyle avec son groupe de rock alternatif, il prélève le budget de production sur l'argent offert pour l'exposition du Crédac à Ivry-sur-Seine, peint les pochettes et vend les disques sur place. Lors de sa dernière exposition, pour envoyer une invitation que la galerie a pour habitude de dématérialiser, il récupère dans les sous-sols du lieu plusieurs centaines d'anciens cartons, barbouille le verso pour faire disparaître les identités et les dates des anciens événements, puis peint patiemment chaque recto en inscrivant le titre de sa propre exposition.

 

Corentin Canesson, Sans titre. p. D. R.

 

Une coulure de Bram Van Velde équivaut à un solo de Neil Young 

Attention au malentendu, Corentin Canesson n'est pas un hyperactif. Il ne souffre pas de trouble de l’attention, il peut même, parfois, afficher une forme de dandysme nonchalant. Il n'est pas non plus un peintre nihiliste qui travaillerait à partir d'une pensée de l'impuissance ou de l'aporie du médium peinture. Bien au contraire, les nombreuses actions énumérées plus haut reflètent une capacité d’adaptation hors norme aux nécessités du faire et de la communication, à un moment où les contextes ne sont pas favorables aux gestes artistiques atypiques, mais surtout un moyen pragmatique de prendre du plaisir en peignant. Corentin Canesson est d'une génération qui refuse la binarisation de la pensée. Une génération qui considère autant Philip Guston que Bram Van Velde, Piffaretti que Claude Rutault, Eugène Leroy que Sarkis, ou encore Ben que General Idea. Il peut s’approprier sans aucun complexe les gestes de tous ces artistes. Il lui suffit de trouver la justesse en actualisant les intentions ou les formes car selon l'artiste « une coulure de Bram Van Velde équivaut à un solo de Neil Young ».

p. D.R.

Sa peinture est gestuelle, rapide, faite, le plus souvent avec de larges pinceaux, des couleurs chaires ou sombres et des rapports puissants de contraste. Une peinture qui produit des formes et des signes pauvres, brutes, sauvages et qui affiche ces gestes picturaux pour chercher un possible ailleurs au médium. À l'exemple de l'oiseau grisâtre détouré de peinture noire et rehaussé de couleurs qu'il peint inlassablement sur des fonds bigarrés. Capturé dans l'habitacle de la toile qui rappelle le format d'un vinyle surdimensionné, le volatile semble vouloir s'échapper, pendant que le bord inférieur de la toile contient une inscription qui fait référence au titre d'une chanson rock. Le sujet évoque un animal improbable entre le pigeon déchu, le vautour décharné, l'échassier vindicatif ou encore peut-être de l'albatros, celui de Baudelaire, contraint lorsqu'il est au sol d'être gauche et veule, comique et laid. Une métaphore animale, toujours d'actualité, de la condition des artistes.

 

 

> Corentin Canesson, Bottom, jusqu’au 15 février à la galerie Nathalie Obadia, Paris ; Voici le temps des assassins (exposition collective), du 30 janvier au 28 février à la galerie Michel Journiac, Paris